El Hadj N’diaye : « La musique africaine gagnerait beaucoup à s’ouvrir »

 

C'est parce qu'il fait du chant une arme qu'El Hadj N'diaye reste une valeur sûre dans le monde musical francophone. Récemment nommé coup de cœur à l'académie Charles Cros pour son nouvel album Guéej, le chanteur sénégalais revient avec une voix encore plus profonde et des textes plus engagés.

Votre 3ème album s'intitule « Guéej », qui signifie « mer » en wolof. Qu'est-ce que la mer représente pour vous ?

La mer évoque pour moi le naufrage du bateau le Joola, qui a été pire que le Titanic, mais aussi une nouvelle réalité de ma société dans laquelle des milliers de jeunes se lancent à la conquête du monde. Dans le titre « Guéej », je décris un jeune qui se met face à  la mer et qui parle à  la mer. Il est conscient que s'il prend une pirogue de fortune, il a une chance sur deux de s'en sortir mais il décide quand même de partir.

Quelle est votre vision de l'aventurier ?

C'est une vieille tradition sénégalaise d'aller découvrir le monde. Nous retrouvons les sénégalais à des endroits où on ne s'y attend même pas.

A qui s'adresse vos messages : à la jeunesse sénégalaise ou aux politiciens ?

A la fois à la jeunesse et aux politiciens. Dans une des chansons intitulé « dégueulasse », je pose le problème à nos politiciens et au peuple. Je fais allusion au voyage du président Sarkozy et de son fameux discours de Dakar mais aussi à la société sénégalaise qui est une société du paraître. Je répète souvent que l'on préfère bien s'habiller que bien manger.

La plupart de vos textes sont en wolof. Pourquoi ne pas les chanter en français sachant que les problèmes que vous évoquez sont vécues dans plusieurs pays d'Afrique ?

Je chante parfois en français et en français wolof. Le wolof urbain à  Dakar est tinté de mots français dû aux effets pervers de la colonisation. Dans tous mes albums, les différents textes sont traduits en français, en anglais et en wolof. Des chansons sont aussi dans d'autres langues, en japonais ou en allemand.

Vous dites aux jeunes que l'Europe n'est pas l'eldorado. Comment convaincre cette jeunesse qui fuit la misère ?

Difficile de les convaincre surtout quand le plus grand nombre montrent une sorte d'illusion. Ceux qui reviennent d'Europe préfèrent taire les conditions dans lesquels ils vivent et retournent au pays avec de nouveaux habits. Le combat aujourd'hui est de leur dire qu'il y a beaucoup plus à faire en Afrique qu'ailleurs. Nos pouvoirs politiques sont aussi responsables car ils vivent d'imitation et sont souvent à  la somme de l'occident ou d'institutions financières internationales.

Etes-vous à la tête d'une ONG ?

J'ai longtemps travaillé comme responsable d'un département culturel dans une ONG basé au Sénégal, EDNA tiers-monde. J'y ai créé un studio d'enregistrement numérique qui avait pour objectif de pousser les jeunes à  faire des compositions. Depuis quelques années la société a changé de dirigeant, le père fondateur, Jacques Bignancourt étant décédé, à qui d'ailleurs je dédie cet album. J'ai arrêté avec cet ONG car l'art n'y avait plus sa place. J'ai remis en place le studio que j'ai financé avec mes propres moyens.

Selon vous, quel doit être le rôle d'un chanteur ?

Le chanteur a un rôle social à  jouer tous comme les autres professions. Il doit être le porte-parole du peuple mais dans ma société, la plupart des chanteurs font des chansons laudatives. Nous sommes de culture orale et le chant est une arme qui passe beaucoup plus facilement que l'écrit. Il doit permettre de sensibiliser et d'éveiller les consciences.

Pourtant le public demande cette musique laudative ?

Nous avons habitué le peuple à écouter ce genre de musique qui n'apporte rien. Les chansons qui ont une portée sociale occupent peu de place face à ces musiques à  danser. Quand on danse, on pense peu aux problèmes du quotidien.

Quel a été votre démarche pour cet opus, quels sont les nouveautés par rapport aux précédents?

L'apport de l'Inde via les tablas indiens et le violoncelle. Cet album est une synthèse d'instruments traditionnels et occidentaux, qui fait aussi signe d'ouverture.

Vous êtes connu pour vos textes engagés. El Hadj N'diaye compte-t-il faire de la politique à  long terme ?

Non. J'exerce mon métier dans le domaine que je connais le mieux. C'est par le chant que je peux apporter quelque chose et c'est un choix que j'ai pris depuis longtemps. A travers la chanson Guéej, je lance un appel aux gouvernants. Les jeunes ont réalisé l'alternance politique. Après 40 ans de pouvoir, ils ont voté pour le « sopi », le changement, qui était le slogan des nouveaux dirigeants. Lorsque le changement s'est opéré, ces jeunes ont vu leurs conditions s'empirer. Ils ne leur restaient plus que la mer. Le bateau Joola qui ne pouvait transporter que 500 personnes a entraîné 2000 vies dans les eaux, alors qu'il fallait juste un petit effort des gouvernants pour que de pareilles tragédies n'arrivent pas.

Vous intégrez à ce nouvel album un nouvel instrument : le violoncelle. Vouliez-vous apportez une touche haut de gamme ?

Non. C'est plutôt dans un souci d'ouverture. Le groupe dans lequel j'évolue depuis trois ans, est multiculturel. Le percussionniste est indien, le bassiste est cubain, le joueur de ngoni malien, celui de la kora est sénégalais d'origine guinéenne. C'est une manière de dire que la musique est universelle. Elle n'a ni besoin de langues ni de couleurs.

Pensez-vous que la musique traditionnelle africaine reste fermée ?

Je pense que l'on gagnerait beaucoup à  s'ouvrir plutôt que se cantonner à un cercle qui peut devenir vicieux. On entend dans cet album un mélange de violoncelle et de ngoni qui est typiquement traditionnel, une kora à pédales qui émane d'autres sonorités. L'Afrique a beaucoup à apporter à l'occident.

El Hadj N'diaye chante-t-il l'amour ?

Je chante aussi l'amour mais mes chansons d'amours sont assez métaphoriques. Je fais en sorte que le plus grand nombre se retrouve dans ces chansons.


M. K.



Article ajouté le 2008-06-05 , consulté 60 fois

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